Vendredi 28 août, Pasqal fait ses débuts au Nasdaq sous le symbole PSQL. Pour la jeune pousse française, l’opération ne se résume pas à une vitrine américaine : elle doit se traduire par 360 millions de dollars de trésorerie disponible à l’issue de la première séance, après sa fusion avec la société d’investissement Bleichroeder.
Le sommaire
Le mouvement est rare à cette échelle pour une entreprise technologique française encore positionnée sur un marché naissant. Pasqal, spécialisée dans l’informatique quantique à atomes neutres, cherche ainsi à se donner les moyens de franchir un cap industriel, alors que le secteur reste dominé par des promesses technologiques, des cycles d’investissement longs et une adoption commerciale encore embryonnaire.
La société présente cette arrivée sur le marché américain comme un levier de déploiement plutôt qu’un point d’arrivée. Son dirigeant, Wasiq Bokhari, y voit une étape supplémentaire dans le passage d’une technologie issue des laboratoires à une infrastructure exploitable à grande échelle. Le message est classique, mais l’enjeu est concret : dans le quantique, la bataille se joue autant sur la science que sur la capacité à financer des années de développement avant des revenus récurrents significatifs.
Une cotation au Nasdaq pour financer l’industrialisation
Le choix de Wall Street n’a rien d’anodin. Le Nasdaq reste le marché de référence pour les valeurs technologiques à forte intensité capitalistique, et l’un des rares endroits où une société encore peu mature commercialement peut espérer attirer des investisseurs familiers des paris industriels de long terme. Avec 360 millions de dollars annoncés en caisse, soit environ 309 millions d’euros, Pasqal sécurise une enveloppe destinée à soutenir l’expansion de sa plateforme, la poursuite de la R& ; D et l’accélération de l’adoption internationale.
Dans les technologies quantiques, cette profondeur de bilan compte autant que la feuille de route scientifique. Développer des processeurs, fiabiliser les machines, recruter des physiciens et des ingénieurs rares, construire une offre logicielle et convaincre des clients industriels : chaque étage brûle du cash. Le secteur l’a déjà montré, aux États-Unis comme en Europe, avec des valorisations parfois généreuses mais vite sanctionnées lorsque les usages tardent à se matérialiser.
Pasqal parie sur une architecture dite à atomes neutres, une voie technologique différente de celles retenues par d’autres acteurs du calcul quantique. L’idée consiste à manipuler des atomes individuellement pour exécuter des opérations quantiques, avec la promesse d’une meilleure montée en charge. Sur le papier, l’approche est suivie de près par les investisseurs. Dans les faits, elle reste à transformer en produits robustes, répétables et intégrables dans des chaînes de calcul industrielles.
Cette séquence boursière intervient alors que l’intérêt pour le quantique déborde déjà le seul segment du calcul. Des acteurs positionnés sur la cybersécurité dite post-quantique ou sur les briques logicielles cherchent eux aussi à capter cet élan, comme l’illustrent certaines opérations récentes relayées par Les Echos Comfi autour d’initiatives liées au post-quantique ou encore des acquisitions dans l’écosystème, à l’image de l’opération annoncée par Redwood AI sur Quantum.IQ Technologies. Ces mouvements ne disent pas la même chose que l’introduction de Pasqal, mais ils confirment une réalité : le mot quantique attire désormais du capital bien au-delà du cercle académique.
Un acteur français adossé à une crédibilité scientifique rare
La singularité de Pasqal tient aussi à sa généalogie. L’entreprise a été cofondée par Alain Aspect, récompensé par le prix Nobel de physique 2022 pour ses travaux sur l’intrication quantique, aux côtés de John F. Clauser et Anton Zeilinger. Cette filiation ne garantit ni clients ni rentabilité ; elle donne en revanche une épaisseur scientifique peu commune dans un univers où les annonces commerciales vont souvent plus vite que les preuves expérimentales.
L’intrication, au cœur de ces recherches, décrit la corrélation de particules malgré la distance qui les sépare. Longtemps considérée comme un objet de physique fondamentale, elle irrigue aujourd’hui plusieurs champs applicatifs : calcul, communications sécurisées, capteurs de très haute précision. C’est sur cette bascule, du laboratoire vers l’industrie, que Pasqal construit son récit et désormais sa trajectoire de marché.
Le groupe a déjà noué un partenariat avec Microsoft, un signal important sans être décisif à lui seul. Pour une société quantique, être connectée à une grande plateforme technologique peut faciliter l’accès à des clients, à des environnements de développement et à une crédibilité commerciale plus large. Cela ne préjuge ni du volume d’affaires ni du rythme d’adoption, mais cela place Pasqal dans une géographie de marché qui dépasse clairement l’Europe.
Dans ce type de dossier, les investisseurs regardent généralement trois choses : la qualité de la technologie, la capacité à tenir la route financièrement et l’existence de premiers débouchés. Pasqal coche au moins les deux premières cases plus nettement après cette opération. La troisième reste, comme pour la plupart de ses concurrents, le terrain à conquérir.
Le quantique attire les capitaux, pas encore les certitudes
L’informatique quantique promet de traiter certains problèmes hors de portée des calculateurs classiques, notamment dans l’optimisation, la simulation de matériaux ou certaines tâches de recherche. C’est précisément ce potentiel qui nourrit l’appétit des marchés. Mais entre la démonstration scientifique et l’usage rentable, la distance reste considérable.
Le secteur est encore expérimental. Les performances affichées varient selon les architectures, les conditions de test et les indicateurs retenus. Les feuilles de route commerciales, elles, sont souvent plus floues que les roadmaps technologiques. En s’introduisant au Nasdaq, Pasqal s’expose donc à un double jugement : celui du marché sur sa capacité d’exécution et celui, plus exigeant encore, du temps long industriel.
Cette pression n’est pas propre à l’entreprise française. L’écosystème quantique mondial vit sous contrainte de crédibilité : convaincre sans survendre, lever des fonds sans masquer les risques, faire entrer les clients avant que la technologie n’ait atteint sa pleine maturité. La Bourse américaine peut offrir des moyens considérables ; elle impose aussi une discipline de communication et de résultats que peu de start-up deeptech européennes ont réellement pratiquée à cette échelle.
Une étape stratégique plus qu’un aboutissement
Le point central, pour Pasqal Wall Street Nasdaq, est moins la photographie du premier jour que l’usage des fonds sur les prochains trimestres. Si la trésorerie annoncée est bien au rendez-vous, l’entreprise gagnera du temps, denrée cardinale dans le quantique. Elle pourra investir sans dépendre immédiatement d’un nouveau tour de table privé, dans un environnement où les investisseurs deviennent plus sélectifs sur les paris technologiques longs.
Reste que la cotation américaine ouvre aussi une nouvelle séquence de gouvernance. Une société listée doit rendre des comptes à un marché, absorber la volatilité, préciser ses objectifs et composer avec des attentes parfois éloignées du tempo scientifique. Pour une entreprise issue de la recherche fondamentale, l’exercice est délicat : il faut industrialiser sans simplifier à l’excès une technologie qui demeure, à bien des égards, en construction.
Pasqal joue donc une partition ambitieuse. L’opération lui apporte des ressources et une visibilité rares pour une pépite française du quantique. Elle la place surtout face à l’épreuve la plus difficile du secteur : transformer une avance scientifique crédible en activité industrielle durable. Sur ce terrain, Wall Street n’accorde guère de prime à la poésie des promesses.
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