Six millions d’euros pour une société créée il y a seulement deux ans et demi : Verisure met la main sur Kivala, jeune pousse française de l’interphonie connectée, et s’offre au passage une entrée immédiate sur le marché du contrôle d’accès aux immeubles. L’opération, conclue avec une structure de moins de dix salariés, illustre la manière dont les groupes de sécurité résidentielle élargissent désormais leur terrain de jeu, de la porte palière jusqu’au hall d’entrée.
Le sommaire
Le groupe suédois, dont le siège français est à Antony, pèse déjà 4 000 salariés dans l’Hexagone, plus d’un million de foyers protégés et 663 M€ de revenus en France, pour 3,8 Md€ au niveau mondial en 2025, selon ses données publiées sur son site corporate. Face à lui, Kivala avance des dimensions sans commune mesure, mais une traction commerciale qui a manifestement suffi à déclencher un achat industriel : plus de 100 000 utilisateurs en France et 10 000 clients, principalement des propriétaires d’immeubles, bailleurs et hôtels.
Verisure rachète Kivala pour compléter sa chaîne de sécurité
La logique de l’acquéreur est limpide : Verisure était jusqu’ici surtout identifié à la protection du logement ou du petit local professionnel via l’alarme télésurveillée. Avec Kivala, le groupe remonte d’un cran dans le parcours de sécurité, en se positionnant sur l’accès à l’immeuble lui-même. L’enjeu est commercial autant que technologique : proposer aux bailleurs sociaux, syndics, copropriétés et foncières une offre plus large, allant de l’extérieur du bâtiment jusqu’à l’intérieur des appartements.
Kivala a développé un interphone connecté piloté par logiciel, avec une fonction simple sur le papier mais très concrète dans l’usage : générer des codes d’accès à usage unique. Autrement dit, un résident peut transmettre un code à un livreur, une aide à domicile, un artisan ou un locataire de courte durée, sans créer un accès réutilisable à l’infini. Dans les immeubles où les codes d’entrée circulent vite et se remplacent mal, le sujet est loin d’être accessoire.
Le fondateur Jonathan Lascar, passé auparavant par Bpifrance, avait bâti son offre sur ce constat : l’essor des livraisons et des locations meublées de courte durée a multiplié les allées et venues, et souvent banalisé le partage des accès. Kivala se place ainsi à l’intersection de la sécurité résidentielle et de la proptech, ce marché des technologies appliquées à l’immobilier où se croisent logiciels de gestion, objets connectés et équipements de bâtiment.
Pour Verisure, l’intérêt est aussi de gagner du temps. Développer en interne un produit mêlant matériel installé dans les parties communes, logiciel de gestion et capacité de déploiement chez des clients professionnels aurait supposé un cycle plus long, avec des arbitrages industriels et commerciaux spécifiques. En rachetant une brique déjà vendue et testée sur le terrain, le groupe réduit ce délai d’entrée.
Une sortie bien plus rapide qu’anticipé pour la start-up
Le calendrier surprend davantage du côté de la cible. Kivala n’avait été lancée qu’en novembre 2023 et son fondateur envisageait plutôt une cession à cinq ou sept ans. Entre-temps, l’entreprise a connu un coup d’accélérateur médiatique en participant à l’émission de M6 « Qui veut être mon associé ? », où elle a levé 800 000 euros en 2025, comme le rappelle la plateforme 6play. Jonathan Lascar explique que cette exposition lui a apporté en un mois l’équivalent d’une année de chiffre d’affaires, sans pour autant communiquer de niveau précis de revenus.
Ce point mérite d’être souligné : l’opération valorise 6 M€ une entreprise encore jeune, dont le chiffre d’affaires reste non public, mais déjà dotée d’une base clients significative et d’un produit tangible. Dans un environnement où les tours de table des sociétés SaaS pures sont devenus plus sélectifs, la présence d’un équipement matériel différenciant peut compter dans l’appréciation d’un acquéreur industriel. L’interphone n’est pas ici un simple support ; c’est un point d’entrée physique dans l’immeuble, donc un actif commercial et technique.
Kivala envisageait initialement une nouvelle levée pour accélérer son déploiement et équiper 10 000 immeubles supplémentaires dès l’année suivante. Le choix de céder plutôt que de refinancer dit quelque chose de l’arbitrage du moment : entre une trajectoire de scale-up indépendante, plus longue et plus consommatrice de capitaux, et l’adossement à une force de frappe nationale, le second scénario l’a emporté.
La start-up doit conserver son identité, ses équipes et son savoir-faire au sein du groupe. Ce schéma est classique dans les acquisitions de petite taille à forte composante produit : l’acheteur sécurise la technologie et les compétences clés, tout en évitant de casser trop tôt la culture d’exécution de la cible. Jonathan Lascar et ses équipes rejoignent donc Verisure, qui récupère à la fois une solution opérationnelle et un embryon d’expertise sur les usages d’accès résidentiel.
Le contrôle d’accès d’immeubles devient un relais de croissance
Le marché visé est moins anecdotique qu’il n’y paraît. Dans l’immobilier collectif, la sécurité ne se limite plus à l’alarme posée derrière la porte d’un occupant. Les bailleurs et syndics doivent gérer des flux plus nombreux, plus dispersés et parfois plus difficiles à tracer : livraisons du dernier kilomètre, locations temporaires, prestataires techniques, sociétés de ménage, interventions ponctuelles. Le code d’entrée permanent, transmis par SMS et conservé des mois durant, a montré ses limites.
Kivala répond à cette faille avec une gestion plus granulaire des droits d’accès. Ce n’est pas encore une révolution du bâtiment intelligent, mais une réponse pragmatique à un irritant bien identifié dans l’exploitation des immeubles. C’est aussi ce qui rend la cible intéressante pour Verisure : l’entreprise peut articuler ce service avec ses offres existantes et vendre un continuum de protection, depuis le hall jusqu’au logement.
L’opération peut également ouvrir un levier de ventes croisées. Les clients B2B de Kivala — bailleurs, hôteliers, propriétaires d’actifs résidentiels — constituent une base à laquelle Verisure pourra proposer d’autres briques de sécurité. À l’inverse, les clients déjà équipés par Verisure, notamment ceux disposant de patrimoines locatifs ou d’immeubles entiers, deviennent des candidats naturels au contrôle d’accès connecté. Dans ce type de rachat, la technologie compte ; le carnet d’adresses compte au moins autant.
Le dossier dit enfin quelque chose de l’évolution du secteur. Les frontières bougent entre acteurs historiques de l’alarme, fabricants d’équipements, spécialistes des serrures et logiciels immobiliers. Chacun cherche à occuper l’interface avec l’usager final, là où se monétisent les services récurrents et la donnée d’usage. Un interphone connecté, hier encore perçu comme un produit de niche, devient alors une pièce plus stratégique qu’il n’y paraît.
Un petit deal, mais un signal pour la proptech française
À l’échelle de Verisure, 6 M€ reste un ticket modeste. À l’échelle de l’écosystème français, le rachat de Kivala est plus parlant. Il montre qu’une jeune société peut encore déboucher rapidement sur une sortie industrielle si elle coche trois cases : un problème client clair, une adoption démontrée et une intégration possible dans une offre plus large. Dans la proptech, où les promesses logicielles ont parfois couru plus vite que les usages réels, ce triptyque vaut souvent davantage qu’un récit de croissance très théorique.
Reste maintenant l’étape la plus difficile, celle qui suit souvent les communiqués bien ordonnés : l’industrialisation à grande échelle. Verisure devra prouver qu’il peut déployer Kivala bien au-delà de ses 10 000 clients actuels sans diluer la simplicité d’usage qui a fait le succès de la solution. Car dans les immeubles, la meilleure technologie est rarement celle qui impressionne ; c’est celle qui se fait oublier tout en refermant la porte au bon moment.
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