Hackuity boucle une série B de 19 millions de dollars et change d’échelle. La société française, créée en 2020, entend utiliser ce financement pour accélérer hors de France, alors que les grands groupes font face à une inflation du nombre de vulnérabilités à traiter, nourrie par la multiplication des outils de détection, la numérisation des systèmes et, désormais, l’IA générative.
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L’opération est menée par Forgepoint Capital, un investisseur américain spécialisé dans la cybersécurité, aux côtés des actionnaires déjà présents au capital : Bright Pixel, Seventure Partners et Bpifrance. Avec ce tour de table, Hackuity porte à plus de 36 millions de dollars le total levé depuis sa création. L’entreprise, fondée par Patrick Ragaru et Pierre Polette, s’est spécialisée dans l’automatisation de la gestion des failles informatiques : autrement dit, l’orchestration des priorités de correction parmi des volumes de signaux devenus trop importants pour être absorbés manuellement par les équipes cyber.
Le positionnement tombe à point nommé. Le marché de la cybersécurité bénéficie depuis plusieurs années d’un regain d’intérêt des investisseurs, y compris pour des sociétés plus matures, un mouvement relevé récemment par Les Échos sur le nouveau profil des start-up françaises matures. Dans ce paysage, Hackuity se place sur un segment moins visible que la détection elle-même, mais devenu critique : la capacité à hiérarchiser et traiter effectivement les vulnérabilités découvertes.
Une levée calibrée pour sortir du marché français
Le produit de cette série B doit d’abord financer le développement commercial à l’étranger. La direction vise un quasi-changement de dimension sur ce terrain : la part du chiffre d’affaires réalisée hors de France, aujourd’hui de 15 %, doit dépasser 35 %. L’Europe constitue la première zone d’accélération, mais l’entreprise entend aussi consolider ses positions en Asie, où elle dispose déjà d’un bureau à Singapour, et poursuivre son implantation au Moyen-Orient.
Le choix de Forgepoint Capital répond à cette ambition. Pour une entreprise française de cybersécurité, faire entrer un fonds américain sectoriel ne relève pas seulement d’un apport financier. C’est aussi un levier de crédibilité commerciale, notamment auprès de grands comptes internationaux habitués à des références anglo-saxonnes, et un moyen d’élargir l’accès à des réseaux de partenaires. Les investisseurs historiques restent, eux, dans l’équation. Bpifrance continue d’apporter, selon l’entreprise, un soutien qui dépasse la seule prise de participation, avec des garanties export, des garanties bancaires et des prêts.
La trajectoire n’a rien d’improvisé. La société présente ce tour de table comme une étape prévue de longue date dans sa feuille de route. Une manière de dire que l’enjeu n’est plus la validation du besoin, mais l’industrialisation du go-to-market. C’est souvent à ce stade que se joue la différence entre un éditeur français solide et un acteur capable de devenir une référence paneuropéenne.
Un modèle bâti sur les grands comptes et des contrats récurrents élevés
Hackuity cible clairement les grandes organisations. Son modèle de facturation repose sur le nombre d’actifs informatiques couverts, ce qui favorise mécaniquement les entreprises disposant de systèmes d’information vastes et complexes. Selon les chiffres communiqués par la société, 80 % de son portefeuille est composé de groupes du CAC 40 ou d’équivalents internationaux.
Le niveau de revenu récurrent annuel par client reflète ce positionnement : autour de 150 000 euros d’ARR en moyenne. Pour un éditeur B2B, cet indicateur est central, car il mesure les revenus contractualisés sur une base annuelle et donne une lecture plus fine de la qualité commerciale qu’un simple chiffre d’affaires ponctuel. Hackuity affirme avoir enregistré une croissance annuelle de plus de 50 % sur les trois dernières années et vise désormais un doublement de son ARR d’ici à fin 2028.
Ces ordres de grandeur la distinguent d’une partie de l’écosystème cyber français, encore fragmenté entre jeunes pousses très technologiques et prestataires de services. Ici, le pari est celui d’un logiciel intégré au fonctionnement quotidien des grandes directions de la sécurité informatique. Le défi, en retour, porte sur le cycle de vente, traditionnellement long dans les grands comptes, et sur la capacité à tenir un niveau d’exigence élevé en matière d’intégration, de conformité et de support international.
L’IA aggrave le volume de failles, puis devient un outil de tri
Le discours de l’entreprise s’appuie sur un constat simple : le nombre de vulnérabilités détectées progresse plus vite que la capacité des équipes à les corriger. Cet écart existait déjà il y a quelques années ; il se creuse avec l’empilement des scanners, l’extension de la surface d’attaque des entreprises et l’usage croissant de l’intelligence artificielle dans la recherche de failles.
Patrick Ragaru relie cette accélération à un épisode très commenté au printemps 2026 : la mise en avant de Claude Mythos, un modèle d’Anthropic présenté comme capable d’identifier de manière autonome des milliers de vulnérabilités inédites. Dans le même temps, le NIST aurait indiqué ne plus être en mesure d’absorber l’ensemble des remontées dans la National Vulnerability Database, la base de référence américaine sur les vulnérabilités. Ces éléments, évoqués par la direction de Hackuity, éclairent le marché, mais ils doivent être pris avec prudence : les informations indépendantes fournies ici ne permettent pas de confirmer de façon autonome cet épisode précis ni son ampleur exacte.
Ce point mérite d’être souligné, car le secteur cyber est friand d’effets d’annonce sur l’IA. Le besoin adressé par Hackuity, lui, est plus concret : quand les outils de détection remontent des milliers d’alertes, l’enjeu n’est pas de trouver toujours plus de failles, mais de savoir lesquelles sont réellement critiques, exploitables et prioritaires à corriger. C’est sur cette couche de rationalisation que l’éditeur veut se différencier.
Des agents d’IA attendus au troisième trimestre
L’entreprise prépare pour le troisième trimestre le lancement de fonctions d’IA dites agentiques, c’est-à-dire capables d’exécuter de manière semi-autonome des tâches jusqu’ici réservées aux analystes. Un premier agent, présenté comme un “remediation advisor”, doit proposer le chemin de correction le plus pertinent. Un second aura pour rôle de vérifier si les vulnérabilités détectées sont effectivement exploitables ou si elles ont déjà été traitées, afin d’éviter les faux positifs et les efforts inutiles.
Sur le papier, la logique est cohérente avec le cœur de produit de Hackuity : réduire la friction opérationnelle entre détection et remédiation. Dans la pratique, la difficulté tiendra à la qualité des données accumulées, à la traçabilité des décisions prises par ces agents et à leur intégration dans des environnements clients hétérogènes. Patrick Ragaru insiste d’ailleurs sur ce point : la valeur se loge d’abord dans la donnée. C’est elle qui permet de rendre les recommandations pertinentes, au-delà de l’effet de mode autour des grands modèles.
Reste une équation économique à surveiller. Le traitement d’un volume croissant de vulnérabilités, surtout avec des briques d’IA plus sophistiquées, augmente mécaniquement les coûts d’infrastructure et de calcul. Nombre d’éditeurs cyber cherchent aujourd’hui le bon arbitrage entre richesse fonctionnelle, automatisation et marge brute. Hackuity n’échappe pas à cette contrainte, même si son positionnement sur de gros contrats récurrents lui donne davantage de latitude que des acteurs plus orientés PME.
Cette série B vient en tout cas valider un mouvement de fond : la cybersécurité n’est plus seulement un marché de détection ou de réaction, mais aussi d’optimisation de la correction. Dans un secteur où l’empilement d’outils a souvent produit plus de bruit que d’efficacité, les éditeurs capables de transformer une masse d’alertes en décisions actionnables ont une carte à jouer. Hackuity veut désormais prouver que cette promesse peut s’exporter à grande échelle.
Le marché, lui, reste sélectif. Les financements existent pour les dossiers jugés crédibles, mais les investisseurs continuent de trier sévèrement, y compris dans la tech française, comme l’illustrent les recompositions observées dans l’écosystème deeptech et capital-risque suivies par CFNEWS. Pour Hackuity, la prochaine séquence sera moins financière qu’opérationnelle : transformer cette levée en croissance internationale, sans diluer la promesse produit qui a fait son succès initial.
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