Le projet de parc Dragon Ball France, présenté fin août comme l’un des volets emblématiques d’un investissement saoudien de 6 milliards d’euros près de Cergy-Pontoise, bute sur un verrou élémentaire : la licence n’est pas sécurisée. Le 31 août, Toei Animation, détenteur japonais des droits liés à la franchise, a assuré n’avoir accordé aucune autorisation d’exploitation de ses personnages pour un parc d’attractions en France.
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Le décalage est net avec l’emballement politique des jours précédents. Le 24 août, l’Élysée officialisait un protocole d’accord avec l’Arabie saoudite pour trois parcs à thème en Île-de-France, un ensemble présenté comme susceptible de générer à terme 22 000 emplois selon plusieurs comptes rendus de presse, dont Capital. Emmanuel Macron évoquait alors sur X sa volonté d’attirer des investissements créateurs d’emplois dans l’univers des mangas, sans citer nommément Dragon Ball dans son message officiel.
Entre-temps, la communication publique avait franchi une étape supplémentaire. Valérie Pécresse s’était réjouie, dans une vidéo diffusée le même jour, de l’arrivée de Dragon Ball en Île-de-France. Le dossier, lui, était manifestement moins avancé que sa mise en scène.
Une licence absente à ce stade du dossier
Le point le plus sensible n’est ni foncier ni financier, mais juridique. Exploiter une franchise mondiale comme Dragon Ball suppose un accord formel sur la propriété intellectuelle : marque, personnages, univers visuel, produits dérivés, scénographie et communication commerciale. Or, selon les informations concordantes de la presse française, cet accord n’a pas encore été obtenu.
Le Monde rapporte que le projet francilien est porté par Qiddiya Investment Company, filiale du fonds souverain saoudien PIF, mais qu’il n’a pas, à ce jour, reçu l’aval des ayants droit japonais. Le démenti publié par Toei Animation le 31 août est venu refermer la fenêtre d’ambiguïté : les visuels et vidéos largement repris dans les articles sur le projet français correspondent au parc déjà annoncé à Qiddiya City, en Arabie saoudite, et non à une implantation validée en France.
Autrement dit, le véhicule d’investissement existe, l’intention industrielle aussi, mais la brique centrale de la licence manque encore. Dans un dossier de loisirs sous marque, ce n’est pas un détail administratif. C’est la condition même du projet tel qu’il a été vendu au public.
Qiddiya, un porteur identifié, mais un montage encore mouvant
Le nom du promoteur n’est plus vraiment un mystère. Qiddiya Investment Company, déjà engagée dans le développement d’un parc Dragon Ball en Arabie saoudite, apparaît comme l’opérateur pressenti côté saoudien pour le projet du Val-d’Oise. Plusieurs médias, parmi lesquels Les Echos, ont souligné l’ampleur financière de l’annonce, rapprochée dans son esprit des investissements historiques réalisés à l’époque d’Euro Disney.
Reste qu’un protocole d’accord n’équivaut ni à une décision finale d’investissement, ni à un closing, ni à un permis de construire. Il fixe un cadre politique et ouvre des négociations, sans purger les risques classiques du dossier : sécurisation des droits, architecture contractuelle, répartition des engagements, calendrier opérationnel, acceptabilité locale et rentabilité à long terme.
La nuance compte d’autant plus que le projet a été présenté dans un moment diplomatique très exposé, à l’occasion de la visite en France du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman. La communication a donc précédé l’ingénierie contractuelle. Dans l’univers des grands équipements de loisirs, cette inversion du tempo n’a rien d’anodin : un actif sous licence ne se monte pas sur la base d’un enthousiasme partagé, même au sommet de l’État.
Qiddiya dispose certes d’une expérience directe sur cette propriété intellectuelle dans son projet saoudien. Mais cette proximité n’emporte aucun droit automatique pour une autre géographie, un autre véhicule contractuel ou un autre périmètre d’exploitation. En matière de licence, chaque territoire, chaque durée et chaque usage se négocient.
Un risque de calendrier pour l’investissement saoudien en Île-de-France
L’affaire ne remet pas en cause, à elle seule, l’ensemble de la promesse saoudienne sur les trois parcs à thème près de Cergy-Pontoise. Elle affaiblit en revanche le récit central qui a servi de vitrine au projet. Si Dragon Ball n’est pas juridiquement verrouillé, le calendrier peut glisser, le concept peut évoluer ou la communication devra être recalibrée autour d’une autre marque, voire d’un autre positionnement.
Pour les collectivités, l’enjeu dépasse le symbole pop culture. Un investissement de 6 milliards d’euros et la perspective de 22 000 emplois potentiels constituent un dossier d’aménagement, d’infrastructures et de fiscalité locale de premier plan. La robustesse du business plan dépend toutefois de l’attractivité des licences embarquées, du mix entre fréquentation internationale et clientèle domestique, ainsi que de la capacité à lisser la saisonnalité. Une franchise mondiale peut accélérer la courbe de demande ; son absence change immédiatement la valeur du projet.
Le précédent Disneyland Paris est dans tous les esprits, mais la comparaison a ses limites. Euro Disney reposait sur une marque intégralement maîtrisée par son groupe, avec une cohérence industrielle, créative et commerciale native. Ici, le schéma envisagé dépend d’un tiers détenteur de droits. Ce type de dépendance crée un risque de négociation supplémentaire, mais aussi un risque de redevance, de gouvernance de marque et de contrôle créatif.
Le dossier entre maintenant dans sa phase de crédibilité
Le sujet n’est plus de savoir si l’annonce a produit son effet. C’est fait. La vraie séquence commence maintenant : obtenir la licence, préciser le périmètre des trois parcs, documenter le calendrier, puis transformer un protocole politique en engagements opposables. Sans cela, le parc Dragon Ball France restera une promesse d’investissement plus qu’un projet prêt à sortir de terre.
Le démenti de Toei Animation agit donc comme un rappel à l’ordre assez classique dans les grandes opérations transfrontalières : la narration publique peut aller très vite, les droits, eux, avancent à leur rythme. Pour l’exécutif comme pour les élus locaux, l’épisode laisse une leçon simple : dans les loisirs sous licence, l’effet d’annonce ne vaut pas autorisation d’exploitation.
La suite se jouera moins sur les réseaux sociaux que dans les contrats. Si Qiddiya obtient l’accord des ayants droit japonais, le projet pourra retrouver sa cohérence initiale. Dans le cas contraire, l’investissement saoudien en Île-de-France devra être redessiné, avec un impact direct sur son attractivité commerciale et, probablement, sur son calendrier.
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