À Bardos, Bastidarra cherche de la marge là où l’industrie laitière voit d’ordinaire un sous-produit. La laiterie des Pyrénées-Atlantiques, qui transforme 1,3 million de litres de lait par an et réalise 6,8 M€ de chiffre d’affaires, a lancé en 2025 une activité de cosmétique bio fondée sur le lactosérum, ce petit lait jusqu’ici orienté vers l’alimentation animale.
Le sommaire
Le pari n’a rien d’anecdotique pour cette PME créée il y a quinze ans par Hubert Candelé, ingénieur agronome et fils d’agriculteurs. Dans un métier où les prix agricoles, les coûts industriels et la pression de la distribution réduisent vite les marges de manœuvre, valoriser un coproduit gratuit change la nature de l’équation économique. L’entreprise vise 500 000 euros de chiffre d’affaires dans la cosmétique d’ici trois ans, puis 1 M€ à cinq ans.
Un coproduit laitier converti en relais de croissance
Le petit lait cosmétique bio est issu du lactosérum généré par la fabrication du fromage blanc et des yaourts à la grecque. Longtemps, cette matière a eu une destination simple : nourrir les cochons. Bastidarra y voit désormais une base de formulation pour des gels douche, shampoings, savons, crèmes et protections solaires.
La société explique avoir mûri ce virage pendant plusieurs années, à partir de travaux documentaires et de repérages menés en Europe comme en Amérique du Nord. L’enjeu n’était pas seulement technique. Il fallait vérifier qu’un débouché pouvait absorber des volumes, justifier un investissement industriel et trouver sa place dans un marché des cosmétiques déjà saturé de jeunes marques. Cette pression concurrentielle n’épargne pas les acteurs indépendants, comme le rappelait récemment une analyse des Échos sur la survie des marques de cosmétiques indépendantes.
Ainhoa Boscq, directrice générale de la branche cosmétique, met en avant la composition du lactosérum : eau, vitamines, protéines et minéraux, avec des propriétés hydratantes et antioxydantes présentées comme utiles pour les soins de la peau. Bastidarra commercialise ces produits sous deux bannières distinctes : Emeki pour la grande distribution, Ona Cosmehtik pour les pharmacies et parapharmacies. Ce double circuit dit quelque chose du positionnement recherché : rester accessible sur une partie de l’offre tout en tentant de gagner en légitimité sur des réseaux plus sélectifs.
Un modèle local, avec les producteurs au capital
L’autre singularité de Bastidarra tient à son ancrage territorial, revendiqué comme un élément de structure et non comme un simple argument marketing. L’atelier de Bardos s’approvisionne auprès d’une dizaine d’exploitations situées à Bardos, La Bastide-Clairence ou Hasparren. Ces fermes, labellisées Haute Valeur Environnementale, fournissent des laits de vache, de chèvre et de brebis.
Quatre d’entre elles détiennent 10 % du capital. Ce point compte. Dans l’agroalimentaire régional, l’association des éleveurs au capital reste un moyen classique d’aligner l’amont agricole et la transformation, notamment quand il s’agit de sécuriser les approvisionnements et de partager la création de valeur. Hubert Candelé résume cette logique par une ligne de conduite constante : agriculture et agroalimentaire doivent avancer ensemble.
Depuis les premiers yaourts sortis de l’atelier en mai 2011, Bastidarra a construit son développement par élargissement progressif de gamme : fromage blanc, skyr, faisselles, crèmes dessert. Ces produits sont vendus sous les marques Ekia, Ibaski et Ttikia, en grande distribution, auprès de collectivités, dans l’hôtellerie et via un point de vente directe. La diversification n’est donc pas nouvelle chez Bastidarra ; ce qui change ici, c’est la nature du risque. L’entreprise ne se contente plus d’ajouter une référence alimentaire : elle entre sur un marché voisin, mais avec ses codes de formulation, de distribution et de marque.
Un changement d’échelle prudent, soutenu par la Région
Le projet a bénéficié d’un appui régional à la fois sur la recherche et développement et sur l’investissement productif. Bastidarra indique que cet accompagnement a déjà permis trois recrutements. Pour une PME de cette taille, le sujet dépasse l’aide publique ponctuelle : il s’agit de financer la phase la plus fragile d’une diversification, celle où l’on engage des dépenses certaines sur des revenus encore hypothétiques.
La prudence reste de mise sur les ambitions. À horizon de trois ans, 500 000 euros de chiffre d’affaires représenteraient un apport encore modeste au regard des 6,8 M€ réalisés aujourd’hui par l’activité globale. À cinq ans, 1 M€ donnerait une autre épaisseur au projet, sans bouleverser pour autant le centre de gravité de l’entreprise. Autrement dit, Bastidarra ne se réinvente pas en groupe cosmétique ; la PME teste un relais de croissance à marge potentiellement plus élevée à partir d’une ressource déjà disponible.
Ce type de stratégie séduit de plus en plus de fabricants régionaux confrontés à la banalisation de certaines gammes alimentaires. Dans la cosmétique, l’argument de l’origine, de la naturalité et de la recette singulière peut ouvrir des portes, encore faut-il tenir dans la durée sur les coûts d’acquisition, la répétition d’achat et la visibilité en rayon. La trajectoire de marques plus installées montre que l’histoire produit ne suffit pas toujours. L’exemple de Cottan, raconté par Les Échos, illustre à sa manière cette nécessité de combiner récit, distribution et exécution industrielle.
Faire autant de savons que de yaourts, ou presque
Hubert Candelé affiche une ambition simple dans sa formulation, mais exigeante dans sa mise en œuvre : fabriquer demain autant de savons que de yaourts. La phrase vaut moins comme prévision que comme boussole industrielle. Elle traduit le souhait d’exploiter au maximum chaque flux issu du lait transformé, dans une logique de valorisation complète de la matière première.
Le dossier sera observé de près par les acteurs régionaux de l’agroalimentaire. Bastidarra avance sur une ligne de crête familière aux PME industrielles : rester fidèle à un ancrage local fort tout en cherchant des poches de rentabilité hors de son cœur de métier historique. Si la cosmétique confirme ses promesses commerciales, l’entreprise aura trouvé mieux qu’un débouché de niche : un moyen de lisser sa dépendance aux seuls produits laitiers et de monétiser un coproduit qui, hier encore, ne valait presque rien.
Le vrai test commence maintenant. Il ne portera pas sur la qualité du récit territorial, déjà solide, mais sur la capacité à transformer cette intuition en volume, en réachat et en présence durable dans deux circuits de distribution très différents. Pour Bastidarra, le petit lait cosmétique bio n’est pas un supplément d’image. C’est un essai grandeur nature de montée en valeur.
Articles pour aller plus loin :


