Près de neuf professionnels sur dix estiment que leur entreprise ne tire pas pleinement parti de l’intelligence artificielle. C’est le constat sans appel du rapport 2026 Future of Professionals publié par Thomson Reuters, qui révèle un décalage croissant entre les ambitions affichées et la réalité opérationnelle. Menée auprès de 1 800 collaborateurs à travers le monde, l’enquête met en lumière une dynamique paradoxale : l’enthousiasme initial pour l’IA a cédé la place à une prudence teintée de désillusion, alors que les coûts explosent et que les résultats peinent à se matérialiser.
Le sommaire
Des coûts qui refroidissent les ardeurs
Il y a dix-huit mois, les directions générales et les équipes opérationnelles rivalisaient d’optimisme pour expérimenter l’IA. Aujourd’hui, le tableau est moins reluisant. Les collaborateurs consomment massivement leurs crédits alloués aux outils d’IA, tandis que les DAF s’alarment de la hausse des factures informatiques. Une étude du MIT, publiée l’an dernier, avait déjà révélé que 95 % des projets d’IA en entreprise ne parvenaient pas à générer de valeur tangible – un chiffre qui alimente désormais la frilosité des décideurs.
Kirsty Roth, directrice des opérations chez Thomson Reuters, souligne ce basculement : « L’IA est passée du statut de promesse révolutionnaire à celui de ligne budgétaire à maîtriser. Les entreprises qui ne définissent pas de cadre clair risquent de voir leurs investissements s’évaporer en expérimentations coûteuses et sans retour. »
Un paysage technologique devenu illisible
Le marché de l’IA en entreprise s’est fragmenté à une vitesse inédite. Steve Lucas, PDG de Boomi, décrit un écosystème devenu « extrêmement morcelé » : modèles de pointe, modèles privés, modèles de domaine, cadres agentiques, harnais agentiques… Autant de termes qui n’existaient pas il y a deux ans et qui brouillent aujourd’hui la lisibilité des choix technologiques.
Cette complexité se double d’attentes précises – et rarement satisfaites. Les professionnels interrogés par Thomson Reuters placent en tête de leurs exigences la protection des données confidentielles (96 %), la fiabilité des sources utilisées par les outils (94 %) et l’explicabilité des résultats (90 %). Pourtant, 41 % des utilisateurs d’IA au travail déclarent ne pas avoir accès à des solutions de qualité, et 35 % des salariés travaillant dans des entreprises dotées d’une stratégie IA claire affirment ne pas la percevoir dans leur quotidien.
Le piège du « tool blast » et la méthode Thomson Reuters
Kirsty Roth pointe un phénomène qu’elle qualifie de « tool blast » : des organisations qui distribuent une multitude d’outils IA sans objectif commercial précis, générant confusion, surcoûts et frustration. Un scénario que Gartner anticipe comme dominant : d’ici 2027, 40 % des entreprises déclasseront ou mettront hors service leurs agents IA autonomes, faute de valeur ajoutée démontrée.
Pour éviter cet écueil, Thomson Reuters a adopté une approche radicale : laisser ses équipes tester librement les outils qui les intéressent, sans fixer d’objectifs de coûts a priori, puis évaluer chaque expérimentation après six semaines. Les projets concluants sont étendus ; les autres, abandonnés sans hésitation. « La discipline est clé : il faut accéder rapidement aux outils, les tester, puis trancher clairement », insiste Roth.
Aujourd’hui, 87 % des 27 000 collaborateurs de l’entreprise utilisent des outils d’IA au quotidien, notamment via la plateforme interne Open Arena et le modèle Claude. Dans le service client, une simple requête permet d’extraire un résumé de compte, d’identifier des opportunités commerciales ou de détecter des risques – des tâches qui mobilisaient auparavant des heures de travail manuel.
Cinq domaines prioritaires et une leçon humaine
Thomson Reuters concentre désormais ses cas d’usage IA sur cinq axes : l’ingénierie, le service client, le marketing, les opérations éditoriales et les infrastructures technologiques. « C’est dans ces domaines que nous observons les progrès les plus significatifs », précise Roth.
Mais la principale leçon de ces années d’intégration ne concerne pas la technologie. « Le vrai défi était humain : désamorcer la peur du changement et donner aux collaborateurs l’occasion de s’approprier ces outils sans crainte. Aujourd’hui, la maturité progresse, et la cohérence stratégique devient aussi importante que l’expérimentation initiale. »
Un équilibre que peu d’entreprises semblent avoir trouvé, si l’on en croit les 91 % de professionnels qui jugent encore leur organisation inefficace.
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