La séquence sociale se durcit chez Gibert. Les salariés des librairies parisiennes sont de nouveau appelés à cesser le travail samedi, avec des piquets annoncés dès 10 heures devant les magasins du boulevard Saint-Michel et de Barbès, alors que les discussions sur le plan de sauvegarde de l’emploi entrent dans une phase décisive.
Le sommaire
Cette nouvelle grève Gibert Joseph Paris intervient quatre jours après une première mobilisation que la CGT dit avoir été suivie par environ 90 % des effectifs parisiens, avec trois magasins fermés sur cinq. Le conflit ne porte plus seulement sur le volume des suppressions de postes. Il cristallise aussi les doutes sur la viabilité du plan de redressement présenté par l’actionnaire, la Financière Palidis, dans une entreprise placée en procédure collective depuis le 28 avril, comme l’a détaillé Le Monde.
Un PSE à 84 postes sur fond de fermetures ciblées
Présenté aux salariés le 24 juillet, le plan de transformation de l’enseigne prévoit 84 suppressions d’emplois, la fermeture de quatre librairies et celle d’un corner. À Paris, la CGT chiffre à 30 le nombre de postes menacés dans le cadre du PSE. Le syndicat réclame une réduction de la casse sociale, un recours plus large aux départs volontaires, des indemnités supralégales et une harmonisation des conditions de départ à l’échelle du groupe.
Le dossier est d’autant plus sensible que Gibert reste un acteur symbolique du livre en centre-ville. Le groupe emploie environ 500 salariés et exploite 16 magasins en France. Son placement en redressement judiciaire, demandé au printemps par son propriétaire, a ouvert une période d’observation de six mois. En pratique, cette phase place l’entreprise sous la protection du tribunal, avec des administrateurs judiciaires chargés de suivre la gestion et de préparer les options possibles : poursuite de l’activité, cession partielle ou liquidation de certains actifs. Le mécanisme est rappelé par Challenges.
La ligne défendue par l’actionnaire est claire sur le papier : refermer les sites jugés durablement déficitaires et concentrer les moyens sur les points de vente considérés comme structurants. Mais ce raisonnement financier se heurte à une réalité plus instable. Quand un réseau réduit sa voilure en pleine rentrée, il affaiblit mécaniquement son chiffre d’affaires, sa visibilité commerciale et sa capacité à rassurer fournisseurs, bailleurs et créanciers.
Trois sites sans repreneur, 27 emplois déjà menacés
Le conflit parisien s’inscrit dans un périmètre plus large. Faute d’offre de reprise déposée avant la date butoir du 25 août, les librairies d’Évreux, de Poitiers et la Librairie de la Place, quai Saint-Michel à Paris, doivent basculer vers une liquidation judiciaire. Au total, 27 emplois sont concernés. Ce point change la nature du débat : au-delà du PSE, une partie du réseau sort déjà du champ d’un éventuel redressement autonome.
L’absence de repreneur n’a rien d’anodin. Elle suggère que certains emplacements, malgré la notoriété de l’enseigne, ne trouvent pas preneur dans les conditions actuelles du marché. Pour les administrateurs judiciaires, cela réduit les marges de manœuvre et renvoie l’arbitrage final au tribunal. Pour les salariés, le message est plus brutal : le scénario d’une cession salvatrice n’est plus l’hypothèse centrale.
Sur le plan juridique, la procédure collective ne préjuge pas à elle seule de l’issue du dossier. Un redressement judiciaire n’est ni une liquidation automatique ni une garantie de survie. Il organise un temps de négociation sous contrôle du tribunal, avec examen de la trésorerie, du passif, du périmètre soutenable et des offres éventuelles. Dans le cas de Gibert, ce temps est désormais contraint par l’échec du processus de reprise sur plusieurs sites et par la contestation du PSE.
La logistique devient un angle d’attaque contre le plan de relance
Le front social s’est encore élargi ces derniers jours. La CGT met en cause l’externalisation de la logistique, qu’elle juge responsable de ruptures d’approvisionnement et d’un niveau de stock insuffisant en magasin. Dans une librairie généraliste, surtout sur le segment du neuf et de l’occasion, le sujet est loin d’être accessoire. La profondeur de l’offre fait partie du modèle économique ; quand les rayons se clairsement, la fréquentation et le panier moyen suivent rarement la pente inverse.
Le syndicat estime que ces dysfonctionnements fragilisent la crédibilité même du plan de relance. Il évoque la possibilité d’un droit d’alerte économique, outil dont peut se saisir le CSE lorsqu’il considère que la situation de l’entreprise soulève une inquiétude sérieuse. Dans une société déjà sous redressement, un tel signal ne serait pas neutre : il renforcerait la pression sur la direction, sur l’actionnaire et sur les administrateurs judiciaires, à un moment où chacun doit démontrer que le schéma proposé tient encore opérationnellement.
La direction défend, elle, une réorganisation destinée à restaurer l’équilibre économique. Mais le point de friction est désormais bien identifié : les représentants du personnel ne contestent pas seulement les suppressions de postes, ils contestent aussi les hypothèses industrielles qui les justifient. C’est un écart classique dans les restructurations, mais ici il pèse plus lourd. Quand l’outil commercial paraît lui-même dégradé, la réduction des effectifs peut être perçue moins comme une relance que comme l’habillage social d’un repli.
Le rendez-vous du 31 août sera un test pour la direction
La prochaine réunion entre la direction, l’administrateur judiciaire et les syndicats est prévue lundi 31 août. Le calendrier lui donne une portée particulière. Elle intervient après la date limite fixée pour les offres de reprise de trois librairies, après une première grève très suivie et à la veille d’une rentrée traditionnellement décisive pour un libraire.
Le rapport de force s’est aussi déplacé sur le terrain politique. Des élus de la mairie de Paris, après l’adoption d’un vœu de soutien au Conseil de Paris, se sont rendus sur les piquets lors de la mobilisation précédente. Leur présence ne change pas l’équation financière, mais elle complique un peu plus l’exécution d’un plan déjà contesté. Quand une restructuration touche une enseigne à forte valeur culturelle et patrimoniale, la fermeture d’un magasin ne se résume jamais à une ligne de coûts.
Reste une question centrale pour les prochains jours : jusqu’où la direction peut-elle amender son dispositif sans défaire l’économie générale du plan présenté au tribunal ? Réduire le nombre de postes supprimés, ouvrir davantage les départs volontaires ou améliorer les indemnités peut aider à désamorcer le conflit. Encore faut-il que la trésorerie le permette. À l’inverse, maintenir la ligne initiale au nom de la discipline financière exposerait Gibert à une rentrée sous tension, avec des magasins désorganisés et une image commerciale un peu plus entamée.
Pour l’enseigne, le temps judiciaire et le temps commercial ne coïncident plus. Le premier autorise encore des arbitrages. Le second, lui, s’accélère.
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