À six jours de l’audience du 8 septembre au tribunal de commerce de Toulouse, le dossier Fibre Excellence Saint-Gaudens s’est déplacé sur le terrain politique. Mercredi 2 septembre, Carole Delga a demandé à Emmanuel Macron une « nationalisation temporaire » du site ; dès le lendemain, le ministre de l’Industrie Sébastien Martin a fermé la porte à cette option, tout en laissant le tribunal arbitrer l’issue d’un redressement judiciaire ouvert fin avril.
Le sommaire
Le calendrier est serré. Dernière grande usine française de pâte à papier marchande, le site haut-garonnais joue sa survie alors que l’autre pilier du groupe, à Tarascon, a déjà été liquidé faute de repreneur viable, comme l’ont rapporté Les Échos. La Région Occitanie a bien déposé, via son agence ARIS, une offre de reprise adossée à un consortium industriel, détaillée notamment par Le Monde et BFMTV. Mais à ce stade, le montage reste suspendu à une participation publique que Bercy n’a pas validée.
Une « nationalisation » qui ressemble surtout à un portage public
Le terme choisi par la présidente d’Occitanie est politiquement chargé, mais juridiquement plus étroit qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas d’un transfert durable de l’entreprise dans le giron de l’État, mais d’un actionnariat majoritairement public pendant quelques mois, associant l’État et la Région, le temps de sécuriser l’exploitation puis de passer la main à un industriel privé.
Carole Delga défend un besoin de « trois ou quatre mois » supplémentaires pour sortir d’une logique d’urgence hebdomadaire. L’objectif est clair : remettre l’usine en marche, éviter une liquidation sèche et laisser aux candidats industriels le temps de finaliser leur engagement. Le consortium évoqué fin août comprend un papetier appelé à détenir 52 % du véhicule de reprise, Soprema 7 % et Alliance Forêt-Bois 5 %, selon les éléments publiés par BFMTV. Soprema s’était déjà signalé fin juillet avec une lettre d’intention assortie d’une garantie de 2 M€, relevait La Tribune.
Dans cette architecture, la puissance publique ne se substituerait donc pas durablement au marché ; elle servirait de véhicule de transition. C’est précisément ce point que l’État conteste : non pas l’existence d’un enjeu industriel, mais l’idée qu’une prise de contrôle, même temporaire, soit la meilleure réponse.
Un plan à 90 M€ encore incomplet
Le schéma financier présenté par la Région le 24 août repose sur 90 M€. Une première tranche de 31 M€ doit financer le redémarrage rapide de la production, avec une cible de 280 000 tonnes de pâte à papier par an. Le reste, soit environ 60 M€, vise à diversifier le site à moyen terme et à élargir son modèle économique.
Sur la phase de relance immédiate, l’Occitanie met 13 M€ sur la table : 8 M€ en capital et 5 M€ de trésorerie. Elle demande à l’État 15 M€ supplémentaires, ventilés entre 5 M€ en capital et 10 M€ en prêt. Les partenaires industriels, dont Alliance Forêt-Bois et Soprema, apporteraient 3 M€. Pour la seconde jambe du plan, la collectivité cite un financement associant notamment la Banque européenne d’investissement, Factofrance et le département de la Haute-Garonne.
D’autres chiffrages circulent selon les sources. Le Monde mentionnait ainsi, fin août, 25 M€ pour l’acquisition des actifs du site et environ 30 M€ reposant sur des prêts de la Caisse des dépôts et des effacements de dettes publiques, avec encore près de 5 M€ à trouver pour boucler l’ensemble. Cette différence de présentation ne remet pas en cause l’ordre de grandeur, mais elle montre qu’entre l’offre politique, le financement de l’exploitation et l’ingénierie juridique de la reprise, le dossier n’est pas totalement stabilisé.
Le pari industriel, lui, est celui d’un site redevenu rentable à horizon fin 2027, grâce à la vente de pâte à papier et à la cogénération biomasse. La Région avance qu’avant la dégradation récente, l’usine dégageait un excédent annuel de 9 M€ jusqu’en 2024. Cet argument compte : dans une procédure collective, la crédibilité d’un plan tient autant à la structure de financement qu’à la démonstration qu’une fois purgé de sa dette et recapitalisé, l’actif peut tenir économiquement.
L’État refuse de s’engager davantage avant le tribunal
Le refus opposé jeudi par Sébastien Martin n’est pas neutre. Sur France 2, le ministre de l’Industrie a rappelé que l’État avait déjà mis « des dizaines de millions d’euros » dans Fibre Excellence depuis 2020 et indiqué que des repreneurs étaient recherchés depuis janvier. Autrement dit : Bercy se dit présent, mais ne veut pas endosser le rôle d’actionnaire de dernier ressort.
Cette ligne est cohérente avec la doctrine habituelle de l’État actionnaire sur les dossiers industriels intermédiaires : soutien à l’investissement, prêts, accompagnement, parfois effacement de créances, beaucoup plus rarement prise de contrôle, surtout quand la rentabilité future dépend aussi d’hypothèses de marché et de conditions réglementaires. Le point de friction le plus sensible concerne ici le prix auquel EDF rachète l’électricité produite par cogénération biomasse. Les industriels du secteur jugent ce tarif insuffisant, ce qui pèse directement sur l’équation de rentabilité.
Carole Delga avance un contre-argument budgétaire : selon ses estimations, la fermeture définitive coûterait environ 55 M€ à la collectivité nationale entre chômage, indemnités de licenciement et dépollution, soit davantage que l’effort public réclamé pour maintenir l’activité. Le raisonnement est classique dans les dossiers de sauvetage industriel. Il n’est pas absurde ; il ne suffit pas toujours à convaincre Bercy, qui raisonne aussi en précédent politique et en risque d’extension à d’autres entreprises en difficulté.
Au-delà de 270 emplois, une filière déjà amputée
Le cas Fibre Excellence Saint-Gaudens dépasse le seul bassin du Comminges. Les chiffres d’emploi varient selon les sources : Les Échos évoquent 270 salariés sur le site ; d’autres documents de reprise montent autour de 330 postes, avec un scénario ramené à près de 280 après audit. Cette divergence tient vraisemblablement au périmètre retenu et aux effectifs visés après restructuration. Elle ne change pas la nature de l’enjeu : la décision du 8 septembre concerne un des derniers maillons français de la pâte marchande, au cœur d’une chaîne qui va de la forêt à l’emballage.
La Région chiffre à 2 000 les emplois indirects menacés dans le secteur et jusqu’à 10 000 les emplois fragilisés à l’échelle nationale dans la filière bois. Là encore, ces ordres de grandeur doivent être lus comme des estimations, pas comme des données consolidées. Le fait central reste néanmoins solide : après la disparition du site de Tarascon, une liquidation à Saint-Gaudens réduirait encore l’outil industriel français sur un segment déjà très dépendant des importations.
Le tribunal de commerce de Toulouse examinera l’offre à huis clos le 8 septembre. Sur la table, trois scénarios se dessinent : une liquidation si le montage est jugé trop fragile, une prolongation si les juges considèrent qu’un complément de temps peut améliorer l’offre, ou la validation d’une reprise dont la gouvernance resterait à clarifier. Dans ce dossier, la politique parle fort, mais ce sont les magistrats consulaires qui auront le dernier mot.
Articles pour aller plus loin :


