Lundi 23 juin, Antonio Filosa a officiellement pris les commandes de Stellantis, six mois et demi après le départ brutal de Carlos Tavares. Le choix du conseil d’administration, arrêté à l’unanimité au terme d’un processus conduit sous la houlette de John Elkann, referme une succession sensible pour un groupe entré dans une zone de fortes turbulences opérationnelles, financières et politiques.
Le sommaire
Le nouveau directeur général n’arrive pas en terrain inconnu. À 52 ans, selon les profils publiés ces derniers mois, cet ingénieur formé au Politecnico di Milano a passé l’essentiel de sa carrière dans la maison, de Fiat-Chrysler à Stellantis. Le groupe a confirmé sa nomination dans un communiqué publié le jour de sa désignation, en soulignant à la fois son expérience industrielle et sa connaissance des grandes zones géographiques du constructeur.
Antonio Filosa Stellantis : un pur produit de l’appareil industriel
Le parcours de Filosa tranche avec celui de nombreux patrons d’industrie passés par la finance ou le conseil. Entré en 1999 chez Fiat-Chrysler, l’Italien originaire de Naples, également naturalisé brésilien, s’est construit dans les usines, les achats et les opérations. Il a dirigé un site Fiat au Brésil, piloté les achats en Amérique latine, pris la responsabilité de l’Argentine puis celle d’Alfa Romeo et Maserati dans la région.
Sa réputation interne s’est surtout forgée en Amérique du Sud. Sous sa responsabilité, Fiat a renforcé sa position de premier plan sur le marché régional. Il a aussi accompagné la montée en puissance du site de Pernambouc, au Brésil, une implantation structurante pour Jeep, devenue grâce à cette base industrielle un acteur majeur hors de son marché américain d’origine.
Ce profil d’opérationnel aguerri explique largement pourquoi son nom s’est imposé dans la dernière ligne droite. Avant sa promotion, il cumulait deux fonctions décisives : directeur des opérations pour l’Amérique du Nord et du Sud, et directeur qualité du groupe depuis février. Le premier portefeuille n’avait rien d’honorifique. Il lui avait été confié à l’automne dernier, juste après l’avertissement sur résultats provoqué notamment par l’envolée des stocks aux États-Unis, le marché le plus sensible pour les marges du groupe.
La promotion n’avait donc rien d’un pari exotique. Elle ressemblait davantage à un choix de continuité managériale, avec un dirigeant déjà exposé aux dossiers les plus urgents. Reuters relevait d’ailleurs, au moment de sa désignation, que plusieurs noms avaient circulé en interne et autour du groupe, mais que peu de candidats semblaient réellement désireux d’endosser la fonction dans une phase aussi délicate.
Une succession attendue, mais lourde d’enjeux de pouvoir
Sa nomination était largement anticipée. Robert Peugeot, représentant du deuxième actionnaire de Stellantis, avait lui-même indiqué qu’un choix interviendrait avant la fin du semestre. Filosa figurait depuis des mois parmi les favoris, aux côtés de Maxime Picat, de Mike Manley ou encore de Douglas Ostermann. Le conseil a finalement tranché en faveur d’un profil maison, familier des lignes de produits comme des zones de vente.
Ce choix a aussi une portée de gouvernance. Avec John Elkann à la présidence exécutive et Antonio Filosa à la direction générale, le centre de gravité du groupe se déplace un peu plus du côté italien. À la naissance de Stellantis, l’équilibre symbolique était plus lisible : un président italien, un directeur général français. Cette architecture n’existe plus depuis le départ de Carlos Tavares, et elle ne sera pas rétablie avec Filosa.
Pour les investisseurs, le sujet ne relève pas seulement de la nationalité des dirigeants. Il touche au partage réel du pouvoir au sommet. La succession a renforcé le rôle de John Elkann et, en creux, celui de l’actionnaire de référence issu de la galaxie Agnelli. Dans un groupe né d’une fusion transfrontalière, ce réagencement compte autant que le pedigree opérationnel du nouveau patron.
En France, cette évolution est suivie avec d’autant plus d’attention que le climat social reste tendu sur plusieurs sites. Les inquiétudes autour de l’avenir industriel de Poissy en donnent une illustration concrète. Le sujet dépasse la seule gouvernance : il renvoie à l’arbitrage futur entre rationalisation industrielle, localisation des volumes et maintien des capacités historiques en Europe de l’Ouest.
Un groupe à redresser après la rupture Tavares
Antonio Filosa hérite surtout d’un groupe affaibli. Carlos Tavares a quitté Stellantis avec effet immédiat le 1er décembre 2024, alors que son mandat devait initialement courir jusqu’en 2026. Cette sortie abrupte a laissé un vide au sommet, mais surtout une série de dossiers urgents sur la table : excès de stocks, tension sur les volumes, pression commerciale en Amérique du Nord et décrochage boursier.
Les comptes 2024 donnent la mesure du choc. Selon les résultats annuels publiés par le constructeur, le bénéfice net a reculé de 70 % pour revenir à 5,5 Md€, tandis que la consommation de trésorerie a atteint 6 Md€ sur l’exercice. Ces chiffres ont été détaillés par le groupe dans ses résultats annuels 2024. En Bourse, le titre est retombé autour de 9 €, un niveau qui le renvoie à ses points bas de la fin 2020.
Le marché regarde en priorité les États-Unis. C’est là que Stellantis concentre à la fois ses marges les plus élevées et ses fragilités les plus visibles. Les analystes de Bernstein, relayés par Investir-Les Échos, ont récemment mis l’accent sur l’ampleur des inquiétudes entourant cette zone. Même tonalité chez Capital, qui évoquait la perspective de remises commerciales plus agressives, un signal rarement bien accueilli dans l’automobile car il pèse directement sur les marges et la valeur résiduelle des véhicules.
Le mandat du nouveau directeur général se jouera donc d’abord sur l’exécution : réduire les stocks, restaurer une discipline tarifaire soutenable, défendre les volumes sans casser davantage les prix et regagner en crédibilité auprès du réseau comme des marchés. Ce n’est pas un chantier abstrait. Dans l’automobile, quelques mois de retard dans la correction d’un mix produit ou d’un niveau de stock se paient immédiatement en trésorerie.
Tourner la page sans effacer l’héritage
Filosa devra aussi clarifier ce qui, dans la stratégie précédente, sera conservé, corrigé ou abandonné. Depuis la sortie de Carlos Tavares, l’équipe de transition a déjà engagé plusieurs inflexions : davantage d’autonomie rendue aux régions, révision de la trajectoire vers le tout-électrique en 2030, relance de moteurs V8 Hemi sur certains segments nord-américains et remise en cause d’une partie des pratiques de télétravail pour les fonctions tertiaires.
Ces décisions dessinent moins une révolution qu’un retour à une lecture plus pragmatique des marchés. Stellantis reste confronté à des réglementations environnementales de plus en plus serrées en Europe, mais ne peut ignorer, aux États-Unis, la demande persistante pour des modèles thermiques à forte rentabilité. Le compromis sera délicat : il faudra défendre les cash-flows de court terme sans compromettre les investissements de moyen terme dans l’électrification et les logiciels.
Le profil du nouveau patron peut justement rassurer une partie de l’écosystème sur ce point. Son parcours n’est pas celui d’un théoricien de la transformation ; c’est celui d’un dirigeant de terrain, habitué aux arbitrages industriels et commerciaux. Encore faut-il que cette culture d’exécution suffise dans un groupe où la difficulté n’est plus seulement opérationnelle, mais aussi politique et sociale.
Le premier test viendra vite. Les marchés n’attendent pas un récit, mais des signaux tangibles sur l’Amérique du Nord, la génération de trésorerie et la stabilité de la gouvernance. Sur ce terrain, Antonio Filosa n’aura pas l’état de grâce que s’accordent parfois les grands groupes à leurs nouveaux dirigeants. Chez Stellantis, le compteur a déjà commencé à tourner.
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