En septembre, à la Fashion Week de Milan, Kering mettra en scène dix créateurs émergents autour d’un même exercice : prouver que l’innovation matière peut quitter le laboratoire sans perdre les codes du luxe. Avec « Wardrobe Edition », sa troisième collaboration avec la plateforme S Style, le groupe ne présente pas seulement une capsule expérimentale ; il teste, à échelle visible, sa capacité à transformer des avancées techniques en produits désirables.
Le sommaire
L’initiative arrive à un moment sensible pour l’industrie. Le ralentissement du luxe a rappelé aux groupes que la valeur ne tient pas qu’au logo, mais aussi à la maîtrise de la fabrication, de la traçabilité et du sourcing. Dans ce cadre, la composition d’un vêtement ou d’un accessoire cesse d’être un sujet d’ingénieur isolé : elle devient un paramètre de marge, d’image et, à terme, de différenciation.
Wardrobe Edition Kering, vitrine d’un laboratoire installé depuis 2013
Derrière ce projet milanais, il y a treize années de travail accumulé au Material Innovation Lab, le MIL, implanté à Milan depuis 2013 et dirigé par Christian Tubito. Cette structure interne fonctionne à la fois comme matériauthèque et comme outil de sélection pour les maisons du groupe. Kering y a rassemblé plus de 8 000 échantillons provenant de plus de 600 fabricants et innovateurs, sur des catégories aussi centrales que le coton, la soie, le cachemire, la viscose ou le polyester.
Le chiffre dit l’essentiel : dans le luxe, disposer d’un accès précoce à des matières rares, performantes ou mieux tracées devient un avantage concurrentiel à part entière. La création ne se joue plus uniquement sur la coupe ou la finition. Elle se déplace aussi vers la chimie des fibres, la stabilité des pigments, la résistance au vieillissement et la capacité à reproduire, à volume suffisant, des effets jusque-là réservés à des matières traditionnelles.
Kering n’est pas le seul groupe à travailler sur ces sujets, mais le choix de Milan n’a rien d’anecdotique. La ville reste l’un des carrefours où se nouent à la fois les décisions créatives et les négociations industrielles. Autrement dit, un lieu adapté pour faire sortir la durabilité du registre de la communication et la replacer dans celui de la chaîne d’approvisionnement.
Pourquoi Kering passe par de jeunes designers
Le groupe a choisi dix créateurs émergents plutôt que ses grandes maisons. Le pari est pragmatique. Une marque installée doit protéger des volumes, respecter un calendrier serré et éviter de bousculer une clientèle très rentable avec des matières encore imparfaitement stabilisées. Un jeune label, lui, a davantage de latitude pour tester, rater, corriger et recommencer.
Le projet a été développé sur un an. Chaque designer a conçu un look complet, a été rémunéré pour sa participation et a bénéficié d’un accompagnement sur les volets marketing et business. Le dispositif ressemble moins à un concours qu’à une mise en situation quasi industrielle : transformer une idée de matière en objet de mode cohérent, présentable et potentiellement transposable.
Un autre choix mérite l’attention : les créateurs de vêtements ont été invités à travailler l’accessoire, et les spécialistes de l’accessoire à penser le vêtement. Cette permutation des rôles a déplacé le point de départ du processus créatif. Plusieurs participants ont d’abord interrogé le comportement du matériau — souplesse, tension, tenue, réaction à la chaleur ou à la couture — avant même de dessiner une silhouette. Dans un secteur qui a longtemps sanctuarisé le croquis comme origine de tout, le glissement est notable.
Le contexte plus large de la mode donne un relief particulier à cette mise en avant de profils émergents. Le marché reste marqué par de vastes mouvements de directions artistiques, analysés cet été par Le Monde dans un article sur le mercato des créateurs. Kering choisit ici un autre terrain : moins celui du casting de têtes d’affiche que celui de l’expérimentation amont.
Du mycélium à l’impression 3D, des essais encore loin de la routine
Les matériaux mobilisés donnent une idée de l’état réel du marché : prometteur, mais encore instable. Le Palestinien Ayham Hassan a travaillé avec Lunaform, une nanocellulose biosourcée développée par Gozen, associée à des pigments végétaux irisés de Sparxell. L’Indienne Srushti Patil a, elle, combiné une protéine brassée de Spiber avec une soie Taroni issue de sériciculture biologique.
Côté français, Matho a retenu Ephea, une alternative au cuir à base de mycélium déjà utilisée à petite échelle par Bottega Veneta dans la petite maroquinerie. Le Milanais Giuseppe Buccinnà a assemblé un polyamide recyclé issu de pneus usagés avec un composant biosourcé imitant l’aspect du nappa.
Les difficultés techniques sont tout aussi instructives que les résultats. Emma Van Engelen, fondatrice de Bhumi, connue pour ses sacs imprimés en 3D, a passé plusieurs mois à tenter de stabiliser un filament compostable qui se déformait au point de bloquer ses machines. Lorenzo Seghezzi, corsetier, a dû revoir plusieurs fois ses procédés de doublage pour rendre exploitable une nanocellulose trop fine face à la contrainte mécanique d’un corset.
Ces cas illustrent la réalité économique de l’innovation matière : entre l’échantillon convaincant et l’usage commercial, il y a un fossé. Il faut garantir la répétabilité, la réparabilité, la tenue dans le temps et une qualité perçue compatible avec des niveaux de prix élevés. Dans le luxe, un matériau ne réussit pas parce qu’il réduit un impact environnemental. Il réussit s’il conserve, voire renforce, la sensation de valeur.
Le cuir reste le nœud économique de la transition
Si Kering insiste autant sur les alternatives au cuir, c’est que l’enjeu se situe au cœur du modèle. Le groupe vise une baisse de 30 % de son usage de cuir animal vierge d’ici 2028. Cet objectif ne touche pas une matière périphérique : il concerne l’un des piliers de la rentabilité du secteur, des sacs aux chaussures en passant par la petite maroquinerie.
La difficulté est connue de tous les acteurs, mais rarement formulée aussi nettement. Remplacer le cuir ne consiste pas seulement à trouver une surface de substitution. Il faut retrouver un toucher, une tenue, un vieillissement, une capacité de réparation et, surtout, un statut symbolique. Un sac de luxe vaut davantage que son utilité. Toute matière alternative doit donc franchir une double barre : réduire l’empreinte environnementale tout en restant assez noble pour justifier son positionnement.
Kering avait déjà commencé à faire passer ces recherches du stade amont à celui des collections. En janvier 2026, Balenciaga a présenté pour sa collection printemps 2026 une alternative à la soie développée avec AMSilk, moins gourmande en eau et moins émettrice de CO2 que la soie conventionnelle, ainsi qu’une approche de tissage 3D avec Weffan destinée à limiter les pertes de coupe. Le précédent compte, car c’est là que se joue la crédibilité d’un laboratoire : non dans la promesse, mais dans la capacité à produire, vendre, porter puis entretenir ces pièces sans affaiblir l’aura de la marque.
Christian Tubito le reconnaît en creux : Kering n’a pas, à lui seul, les volumes suffisants pour faire changer d’échelle une innovation industrielle. Le sujet dépasse donc la performance interne du groupe. Sans mutualisation de la demande, sans partage du risque avec d’autres marques et sans engagement des fabricants, nombre de ces matériaux resteront au stade de séries limitées coûteuses.
C’est probablement là que « Wardrobe Edition » trouve sa vraie portée. L’opération a l’allure d’une capsule de Fashion Week, mais son message est plus prosaïque : dans le luxe, la transition ne passera pas seulement par des engagements climat ou des discours RSE. Elle se jouera dans la capacité des groupes à créer un débouché commercial pour des matières nouvelles, suffisamment désirables pour ne pas être perçues comme un compromis. Milan servira de scène ; l’épreuve, elle, se jouera ensuite dans les ateliers, les usines et les carnets de commandes.
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