Un modèle assurantiel menacé par les aléas climatiques
Les mégafeux qui ont ravagé la Gironde cet été et les sécheresses à répétition dans le Sud-Est ont révélé une faille majeure dans le modèle français de l’assurance : certaines zones pourraient devenir progressivement inassurables. Pascal Demurger, directeur général de la Maif, a tiré la sonnette d’alarme vendredi sur TF1, plaidant pour une “régulation” et une “mutualisation entre assureurs” plutôt qu’un désengagement individuel des compagnies. “Si on laisse juste le marché faire, des assureurs pourraient se retirer des territoires les plus exposés, jugés non rentables”, a-t-il prévenu, évoquant un risque de “zones blanches” assurantielles.
Le sommaire
Le sujet n’est pas théorique. Les dommages liés aux événements climatiques extrêmes de l’été 2026 pourraient coûter entre 10 et 15 milliards d’euros au secteur, selon les premières estimations. Une facture qui s’ajoute à des années de sinistralité record : en 2025, les assureurs avaient déjà déboursé 6,5 milliards d’euros pour les seuls dégâts liés à la sécheresse, un montant en hausse de 40 % sur un an. “Beaucoup de gens vont découvrir qu’ils ne sont pas couverts”, résumait récemment Les Échos, pointant les limites des contrats multirisques habitation face à certains préjudices indirects, comme la dépréciation immobilière dans les zones à risque.
Face à cette pression, le secteur a dû s’adapter dans l’urgence. Les assureurs ont accepté de reporter au 31 août le délai de déclaration des sinistres liés aux incendies, une mesure exceptionnelle négociée sous la pression du ministre de l’Économie, Sébastien Lecornu. Certains ont aussi renforcé leurs équipes de gestion de crise et pris en charge des frais de relogement pour les sinistrés. Mais ces ajustements conjoncturels ne suffisent pas à résoudre un problème structurel : comment maintenir une couverture universelle dans un contexte de risques accrus et de tarification devenue complexe ?
Mutualisation ou retrait : le dilemme des assureurs
Pour Pascal Demurger, la réponse passe par une “prise en charge collective” des territoires les plus exposés. Une approche qui tranche avec la logique purement marchande, où chaque compagnie arbitre en fonction de sa rentabilité. “La mutualisation permet de lisser les coûts sur l’ensemble du portefeuille, plutôt que de laisser des territoires entiers sans solution”, explique-t-il. Une position qui fait écho aux débats en cours au sein de la Fédération française de l’assurance (FFA), où certains acteurs plaident pour une refonte du régime CatNat (catastrophes naturelles), voire la création d’un fonds public-privé dédié aux risques climatiques.
Le patron de la Maif, qui co-préside le mouvement patronal Impact France, n’est pas le seul à défendre cette vision. Plusieurs économistes soulignent que sans mécanisme de solidarité, le risque est double : d’une part, une hausse brutale des primes dans les zones à risque, rendant l’assurance inaccessible pour les ménages modestes ; d’autre part, un désengagement progressif des assureurs, avec des conséquences en cascade sur le marché immobilier et les financements bancaires. “Une maison non assurable est une maison invendable, et donc un actif toxique pour les banques”, rappelle un analyste du secteur.
Pourtant, la mutualisation se heurte à des résistances. Certains assureurs, comme AXA ou Generali, estiment que le système actuel, basé sur la libre concurrence, permet une meilleure allocation des risques. “La mutualisation peut conduire à une socialisation des pertes, où les bons risques paient pour les mauvais”, argue un cadre d’un grand groupe européen. Un argument balayé par Demurger, pour qui “l’assurance est par essence un mécanisme de solidarité”.
Fiscalité et redistribution : les autres fronts de Demurger
Le directeur général de la Maif ne limite pas son plaidoyer à la seule question climatique. Interrogé lors des Universités d’été de l’Économie de demain, organisées par Impact France, il a aussi défendu une vision plus redistributive de la fiscalité des entreprises. Une position qui tranche avec les débats en cours sur le budget 2027, où le gouvernement étudie une reconduction de la surtaxe exceptionnelle sur les grandes entreprises – une mesure qui devrait rapporter 7,3 milliards d’euros cette année.
Demurger soutient cette surtaxe, qui porte le taux effectif d’impôt sur les sociétés à 30,15 % pour les entreprises réalisant entre 1,5 et 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires, et à 41,2 % au-delà. “Il est normal que tout le monde contribue, plutôt que de faire peser l’effort uniquement sur les ménages”, estime-t-il. Une position qui s’inscrit dans une critique plus large des politiques de baisse des charges, jugées inefficaces pour les bas salaires. “Le lien entre baisse de la fiscalité des entreprises et hausse des salaires n’est pas automatique, surtout pour les revenus les plus modestes, grevés par la CSG et la CRDS”, a-t-il souligné, se montrant dubitatif face aux promesses de certains candidats à la présidentielle.
Sur la taxation des héritages, il adopte une ligne nuancée : favorable à un durcissement pour les “gros patrimoines”, afin de limiter la reproduction des inégalités, il estime en revanche que les “petits héritages” ne devraient pas être touchés. Une distinction qui reflète les tensions actuelles sur la fiscalité du patrimoine, entre ceux qui prônent un allègement généralisé et ceux qui défendent une approche plus ciblée.
Un secteur sous pression politique et réglementaire
Le débat sur l’assurance climatique intervient dans un contexte de défiance croissante envers le secteur. Les assureurs sont régulièrement accusés de traîner des pieds dans l’indemnisation des sinistrés, une critique relayée par le ministre de l’Économie, Sébastien Lecornu, qui a menacé en août de “nommer” les compagnies récalcitrantes. Une pression politique qui a poussé la FFA à multiplier les engagements, comme le report des délais de déclaration ou la prise en charge des frais de relogement.
Mais ces mesures ne suffisent pas à rassurer les territoires les plus exposés. Dans le Sud-Est, où les fissures liées à la sécheresse touchent désormais 12 millions de logements, les maires s’inquiètent d’une “spirale de la désassurance”. “Si les assureurs se retirent, c’est tout le modèle économique local qui s’effondre : plus de prêts immobiliers, plus d’investissements, et à terme, un exode des populations”, explique le maire d’une commune des Bouches-du-Rhône, où 30 % des habitations sont déjà classées en zone à risque élevé.
Face à ces enjeux, la balle est désormais dans le camp du législateur. Le gouvernement doit trancher d’ici la fin de l’année sur une éventuelle réforme du régime CatNat, tandis que la Commission européenne planche sur une directive visant à harmoniser les règles d’assurance climatique au sein de l’UE. Pour Pascal Demurger, l’urgence est claire : “Si on ne régule pas maintenant, on risque de se retrouver avec des territoires abandonnés par les assureurs, et des ménages livrés à eux-mêmes face aux aléas climatiques.”
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